Entretien avec Maud Chirio : Bolsonaro va mettre en place un régime fascisant

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أخر تحديث : vendredi 26 octobre 2018 - 4:06
Entretien avec Maud Chirio : Bolsonaro va mettre en place un régime fascisant

Pour l’historienne Maud Chirio, spécialiste du Brésil, le favori du second tour de la présidentielle au Brésil considère que la dictature militaire des années de plomb n’est pas allée assez loin en matière de répression


Maud Chirio est historienne du Brésil et maîtresse de conférence à l’université Paris-Est Marne-la-Vallée. Auteure d’une thèse sur les années de plomb, entre 1964 et 1985, elle explique les liens étroits entre le candidat d’extrême droite à la présidentielle, Jair Bolsonaro, et la dictature militaire, dont il revendique les aspects les plus violents. Elle souligne aussi le danger que représente, pour l’environnement et en particulier pour l’Amazonie, l’arrivée au pouvoir d’un homme qui assure vouloir armer la population et donner libre cours à l’agronégoce

Quel aspect de la dictature de 1964-1985 Jair Bolsonaro reprend-il à son compte 

Maud Chirio : Depuis trente ans, il existe un discours de la droite qui reconnaît que des excès ont été commis, tout en minimisant leur gravité. Le discours de Bolsonaro, lui, est bien pire : il regrette que la dictature ne soit pas allée plus loin. Il valorise la répression, les figures de tortionnaires tels que Carlos Alberto Brilhante Ustra, qui, à la tête de l’organisme civil et militaire de Sao Paulo, l’organe le plus meurtrier durant les années de plomb, a été responsable de soixante et onze morts et disparitions, sur les cinq cents causées par la dictature

Ustra est devenu une figure du bolsonarisme, une pop star, avec des tee-shirts à son effigie. Bolsonaro ne réinvente pas le mythe d’une dictature douce : il considère au contraire que le problème a été de ne pas tuer trente mille personnes, comme cela a été le cas en Argentine

Quelles ont été les caractéristiques de la dictature brésilienne 

Il s’agissait d’un régime similaire, dans son idéologie, ses théories militaires, l’organisation du pouvoir, aux autres dictatures du cône sud de l’Amérique latine [Argentine, Chili, Uruguay, Paraguay]. Elles ont été portées par le même mouvement de protection contre une menace communiste. Les généraux brésiliens ont été parmi les premiers à faire un coup d’Etat et à gouverner en appliquant les techniques contre-insurrectionnelles – guerre psychologique et guérilla –, déjà utilisées par les Français en Algérie et par les Américains au Vietnam. Gouverner, selon cette logique, c’est faire la guerre, et pour cela, les Etats devaient se réformer, se militariser. Ce qui était incompatible avec les logiques libérales et parlementaires

La dictature brésilienne a cependant été différente des autres dictatures régionales

Le Brésil a en effet gardé une structure institutionnelle intermédiaire, entre une dictature pure et un régime démocratique. Il a été l’un des seuls pays à conserver un Congrès ouvert, un parti d’opposition, qui n’avait pas voix au chapitre et qui a été épuré, mais qui n’a pas été supprimé, et un système judiciaire en partie indépendant. Cela a permis, par le biais d’habeas corpusdécidés par des juges, la libération d’opposants, qui ont pu s’exiler. Le régime militaire brésilien a massivement emprisonné, épuré et torturé, mais l’ambiguïté du système a protégé l’opposition d’un anéantissement, au contraire du Chili (trois mille morts ou disparus) et surtout de l’Argentine

Par ailleurs, le processus de transition démocratique a été négocié et organisé avec les militaires, qui ont promulgué une loi d’amnistie en 1979, qui n’a pas été remise en cause, à la différence de l’Argentine [qui l’a abolie en 2003, permettant l’ouverture de procès]. Les militaires brésiliens ont donc poursuivi leur carrière, sans condamnation judiciaire ou publique, devenant professeurs des académies militaire et de police militaire, qui continuent de réprimer aujourd’hui avec une extrême violence la criminalité urbaine

On s’étonne que la revendication de la dictature par Bolsonaro ne choque pas plus que cela au Brésil

Le processus de transition mémorielle ne s’est pas appuyé sur un récit négatif à l’égard de la junte. La Commission des morts et disparus, en 1995, et la Commission d’amnistie, en 2001, visaient l’indemnisation et la reconnaissance du statut de victime, sans désigner de responsables. C’est la Commission de la vérité, en 2012-2014, très récemment donc, qui, à l’initiative de l’exécutif fédéral, a dit : « L’Etat est responsable, voici la liste des responsables, c’étaient des crimes contre les droits humains, les victimes sont des victimes de ces personnes-là », mais sans que ce soit accompagné d’une quelconque perspective judiciaire. Et pourtant, cette rupture a été perçue dans les milieux militaires ou très à droite comme trop revancharde

Les historiens parlent de « transition incomplète ». Au retour de la démocratie, on ne parlait pas du passé. Le débat public, à la fin des années 1980, c’est la Constitution, les droits sociaux, l’économie, la stabilité monétaire, les changements de monnaie. En Europe ou en France, on a construit un discours, avec certes quelques mythes, pour condamner la collaboration, le nazisme, et fonder un consensus autour de l’idée que la torture, les exécutions politiques, sont condamnables. Pas au Brésil

 Les choses auraient-elles été différentes avec un travail de mémoire

Cet effort aurait pu être un garde-fou. Le phénomène Bolsonaro est celui d’un endoctrinement, d’une réinvention d’un récit public sur des éléments en partie imaginaires, pensés par des cabinets de production marketing : le communisme, qui serait encore le grand ennemi du Brésil, le Venezuela, et surtout le Parti des travailleurs (PT), qui serait l’organisateur de l’unification communiste du continent et des antichrétiens qui veulent, selon lui, sexualiserles enfants dès l’école

Une partie des électeurs n’ont donc pas été choqués par l’inclusion, dans ce discours, de la dictature présentée comme un âge d’or, pendant lequel, leur explique-t-on, le communisme avait été éliminé, l’ordre régnait, les politiciens corrompus ont été écartés… Une vision évidemment éloignée de la réalité : le régime militaire était particulièrement corrompu, et c’est justement sous le pouvoir militaire que la violence urbaine a explosé

Mais Bolsonaro n’est pas une résurgence du passé, il est porté par des mouvements bien actuels, et par un discours de discrédit du politique, en raison des affaires de corruption. Ce discrédit a été utilisé par les médias comme l’unique lecture possible de l’action publique — un discours produit, à l’origine par la droite, pour chasser le PT du pouvoir. Finalement, les gens ont rejeté le PT, et la droite républicaine avec

On dit de Jair Bolsonaro qu’il est un « Trump tropical ». Que pensez-vous de la comparaison 

Trump est plus modéré, il n’appelle pas à la violence ou à l’extermination des démocrates, comme le fait Bolsonaro. Il s’inscrit dans le cadre d’une république aux institutions démocratiques solides. Je suis en revanche très inquiète pour la démocratie brésilienne. L’Europe prend conscience de ce risque très tard, car nous sommes tous portés par la conviction qu’on ne peut pas vraiment sortir de la démocratie. Or, plus on s’insensibilise à des droites radicales, plus celles-ci s’émancipent du processus démocratique. On ne s’y est pas préparés

L’idéal de Bolsonaro, c’est un pouvoir autoritaire qui violente son opposition, quitte à l’anéantir. Il a dit en meeting qu’il fusillerait les membres du PT, qu’il pousserait les « rouges » à l’exil ou en prison. Il considère que les droits humains n’ont pas leur place, que c’est une invention communiste et de l’ONU – qu’il veut quitter une fois au pouvoir. Il n’a pas de parti pour le modérer, il n’est conseillé que par de plus extrémistes que lui

 ?Si Bolsonaro accédait au pouvoir, quels seraient les garde-fous

Le Congrès a été pulvérisé. Le plus gros groupe parlementaire reste le PT, mais il n’a que cinquante députés sur cinq cents. Derrière, c’est le parti de Bolsonaro. Chacun a 10 % des voix. Des alliances vont donc être nécessaires pour voterdes lois. Sauf s’il gouverne par décrets présidentiels, qui doivent être validés par le Tribunal suprême fédéral. Or, Bolsonaro a prévu de doubler le nombre de juges pour que les éventuels dissidents soient mis en minorité et que les cours supérieures ne fassent pas obstacle

Je ne crois plus non plus que la justice sera garante de l’Etat de droit. Même si toute une partie de l’appareil judiciaire est hostile au fait de retomber dans un régime autoritaire et répressif, comme l’a montré un manifeste le 15 octobre par mille juristes, les cours supérieures ont acquiescé à l’idée d’un nouveau régime, par adhésion ou, déjà, par peur. Un des fils de Bolsonaro, député fédéral, a dit qu’il suffirait « d’un caporal et d’un soldat » pour fermer la Cour suprême

Le Tribunal électoral est en état de mort clinique : quelles que soient les accusations de malversation, les éloges de la torture ou les annonces que Bolsonaro exilera ou tuera ses opposants, il continue sa campagne sans être inquiété. Il annonce le régime fascisant qu’il mettra en place : une extrême droite qui s’appuie sur une mobilisation populaire, appelle à la violence politique pour détruire son opposition et se fonde sur un dégagisme radical

Bolsonaro a une pensée politique encore plus à droite que celle qui avait porté le régime militaire de 1964, plus uniforme, plus disposée à la violence, sans compromis avec les institutions démocratiques. Je pense qu’on a un potentiel pour quelque chose de beaucoup plus meurtrier encore que la dictature militaire

?Un tel régime peut-il tenir 

Cela dépend du niveau de répression. Il y aura sûrement une insatisfaction populaire. Bolsonaro est soutenu par les « trois B » : « bœuf » (les propriétaires terriens et l’agrobusiness), « Bible » (les évangéliques) et « balles » (les partisans du port d’arme). Les pouvoirs économiques et financiers sont tous derrière lui. Mais certains régimes fascistes tombent parce que, rapidement, les gens ne sont pas contents. Or, le programme économique de Bolsonaro est une révolution néolibérale

Il a prévu de vendre l’Etat intégralement, toutes les terres, les propriétés, les entreprises publiques. Il veut supprimer le code du travail, le salaire minimal, les congés hebdomadaires. Je ne sais pas si les Brésiliens ont bien cela en tête aujourd’hui. Ceux qui prétendent voter pour lui se disent qu’enfin, ça va nettoyer, que tout va changer. Il y a l’idée d’une révolution bolsonariste. Ils espèrent que la criminalité va disparaître et qu’ils vont trouver un travail : ils seront déçus et se repolitiseront peut-être dans l’opposition. Mais combien mourront sur le chemin ? Quelle sera la destruction environnementale ? Bolsonaro a prévu de laisser le lobby du bois vivre sa vie. Ce sera un désastre pour l’Amazonie, elle peut disparaître en dix ans

Une des seules promesses claires de Bolsonaro, c’est l’armement des populations et la protection de la propriété rurale et urbaine. Or, des centaines de milliers de Brésiliens occupent et cultivent des terres depuis parfois cinq générations. Il arrive que des « sans-terre » soient tués par les hommes de main de grands propriétaires officiels. Quand le pouvoir dira : « On peut autoriser les armes à feu dans un cadre privé pour protéger sa propriété », qu’arrivera-t-il à tous ces gens ? On pourra les abattre avec des mitraillettes

Propos recueillis par Angeline Montoya/lemonde.fr
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